Un jugement contaminé

La mortalité attribuable à la chaleur devrait atteindre un nouveau record en Suisse durant l’été caniculaire 2026. Pour beaucoup, vivre et travailler dans notre pays est devenu presque insupportable. Le ministre de l’Environnement s’est dit « surpris », des expert-e-s ont « remis les choses en contexte ». Mais un élément a été absent du débat médiatique : en 2024, le plus haut tribunal européen des droits fondamentaux à Strasbourg a ordonné à la Suisse d’en faire davantage pour protéger le climat. Depuis, le Conseil fédéral s’en moque obstinément.

Souvenons-nous (a) : en 2018, une large coalition a fait échouer l’initiative de l’UDC sur les « juges étrangers ». Tous les cantons (!) et deux tiers des votant-e-s estimaient que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), à Strasbourg, devait rester l’instance suprême en matière de droits fondamentaux et de droits de l’homme de notre démocratie libérale. Une décision qui avait également été prise dans le contexte particulier d’un système où la Suisse ne dispose pas d’une cour constitutionnelle susceptible d’obliger le pouvoir politique à respecter la Constitution. (1)

Souvenons-nous (b) : en 2024, la Grande Chambre de la CEDH a décidé, par 16 voix contre 1, que les États membres du Conseil de l’Europe avaient l’obligation de protéger leur population contre les effets du changement climatique. (2) C’est l’association Aînées pour le climat qui avait obtenu cette décision après avoir poursuivi l’État suisse pour manquement à son devoir de protection. Elle avait pourtant perdu devant les trois instances judiciaires suisses. Son droit d’être entendue n’avait pas été respecté. La CEDH l’a également constaté.

Souvenons-nous (c) : dans les médias internationaux, cet arrêt de principe de la CEDH a été largement salué et commenté. En Europe, la protection du climat est désormais un droit humain que non seulement les personnes directement concernées, mais aussi les associations et organisations représentant les personnes touchées, peuvent faire valoir en justice dans tous les États membres du Conseil de l’Europe.

La Suisse se replie sur elle-même

Des juristes suisses ont eux aussi salué l’arrêt de Strasbourg, le jugeant juridiquement irréprochable et solidement motivé. Mais le ton dominant dans la politique, les médias et la société était tout autre : qu’est-ce que ces « juges étrangers » de Strasbourg se permettaient donc ? Des années plus tard, l’UDC a remporté un succès éclatant par la bande grâce au cadrage qu’elle avait imposé. Jusque dans les milieux progressistes, l’arrêt de Strasbourg a été présenté comme excessif et abusif. Une bonne dose de misogynie et d’ageism (« ces vieilles femmes feraient mieux de s’occuper de leurs petits-enfants et de se tenir tranquilles ») a fait le reste.

Dans le film TROP CHAUD – LES AÎNÉES POUR LE CLIMAT CONTRE LA SUISSE de Benjamin Weiss, que j’ai coproduit et cosigné, la conseillère nationale socialiste Min Li Marti l’explique ainsi : « Pourquoi l’arrêt concernant les Aînées pour le climat a-t-il suscité une telle agitation ? Je pense que c’est parce qu’il heurte l’image que nous avons de nous-mêmes, notre exceptionnalisme helvétique. Nous partons du principe d’avoir la meilleure démocratie et le meilleur État de droit, et nous sommes donc vexés lorsqu’on nous réprimande. »

Ce n’est pas une théorie du complot que d’affirmer qu’en Suisse, une nouvelle coalition diffuse est parvenue à contaminer durablement non seulement l’arrêt climatique de la CEDH, mais aussi le rôle des checks and balances que joue la Cour de Strasbourg dans le système suisse. Curieusement, même des ONG ont hésité à maintenir systématiquement cet arrêt à leur agenda et à en exiger la mise en œuvre. Ne voudrait-on pas laisser à Greenpeace, qui soutient les Aînées pour le climat, le mérite de cette victoire ?

Dans cette opération de contamination, la NZZ s’est particulièrement distinguée : dans plusieurs articles polémiques, la juriste Katharina Fontana a discrédité l’arrêt climatique de la CEDH en le présentant comme le fruit d’un activisme judiciaire. Que TROP CHAUD, qui donne pourtant aussi, conformément aux règles journalistiques, la parole aux adversaires de l’arrêt, n’ait à ce jour pas été mentionné par un seul mot (sic !) par l’autoproclamée gardienne du journalisme de qualité en Suisse relève presque de l’évidence. Existe-t-il une obligation d’informer ? Ou le ghosting fait-il également partie du métier ?

D’autres médias suisses ont eux aussi éprouvé des difficultés manifestes à traiter la question des Aînées pour le climat et l’arrêt de Strasbourg. Certes, nous avons vu pendant des semaines, partout, des images spectaculaires de l’été caniculaire 2026 ; quantité d’experts inquiets ont été interrogés et cités. Mais au-delà de cela, le silence a dominé. Le point culminant de cette couverture médiatique reste à mes yeux l’histoire selon laquelle l’hôtellerie suisse a pu réaliser de bonnes affaires cet été en offrant à des réfugié-e-s climatiques indigènes un soulagement nocturne dans des régions plus fraîches.

En revanche, l’arrêt concernant les Aînées pour le climat, rendu en avril 2024, n’a pas été un sujet médiatique cet été mémorable. Pas plus que l’avis consultatif adopté à l’unanimité par la Cour internationale de Justice en juillet 2025, selon lequel les États sont tenus, en vertu du droit international, de protéger le climat. Une exception en marge du courant médiatique helvétique dominant confirme la règle.

Le service public sous la férule de la droite

Depuis toujours ou presque, la télévision SRF traite le changement climatique conformément à la ligne gouvernementale. Et cela alors même que SRF n’est précisément pas une « radio-télévision d’État », comme l’affirme à longueur de journée la droite populiste. En principe, la SRF soutient la création cinématographique suisse indépendante par l’intermédiaire du Pacte de l’audiovisuel. Mais notre service public a d’abord renoncé à réaliser son propre documentaire de fond (« DOK ») sur l’arrêt climatique historique de Strasbourg, étroitement lié à la Suisse ; puis une contribution à la production de TROP CHAUD a été refusée, sans indication de motif. Qui oserait soupçonner un lien avec la votation populaire qui se profilait alors sur la prétendue initiative sur la réduction de la redevance SSR du 8 mars 2026 ?

Une chose est toutefois à mettre à son crédit : après l’achèvement de TROP CHAUD, à l’occasion du premier anniversaire de l’arrêt de Strasbourg, le téléjournal de la SRF a rendu compte de la première du film. Et finalement, la direction de la SSR s’est décidée à acquérir pour trois ans les droits de diffusion du film pour SRF/RTS/RSI.

Pourquoi ne pas rediffuser le film cet automne – volontiers accompagné d’une discussion en studio, avec ou sans participation du public ? De bonnes audiences seraient sans doute garanties aux trois chaînes de la SSR, tout comme les cris d’indignation de la droite, car les tractations autour de la reformulation de la concession de la SSR ont depuis longtemps commencé en coulisses. La consultation sur le projet du Conseil fédéral est attendue pour le printemps 2027. La nouvelle concession doit entrer en vigueur le 1er janvier 2029.

Le Monde diplomatique commentait en août 2026 : « Ça brûle. C’est un constat. Pas une idéologie. » L’été 2026 a montré avec une clarté absolue ce que la science annonce depuis des décennies. Avec le réchauffement fulgurant de la planète, l’humanité est confrontée à un problème auquel, à ce jour, elle ne semble manifestement pas être à la hauteur – ou auquel elle répond par une forme d’ignorance collective.

Renoncer n’est pas une option

Les faits sont sur la table. Les prévisions et les scénarios aussi. La perspective qu’il fasse chez nous, dans un avenir prévisible, trop froid parce que nous devrons nous passer du Gulf Stream est aussi peu réjouissante que celle de voir des dizaines de milliers de réfugié-e-s climatiques prendre le chemin de l’Europe et réclamer leur part d’un gâteau qui ne cesse de rétrécir.

Que faire ? La peur est mauvaise conseillère ; renoncer et faire l’autruche sont pas davantage des options valables. L’engagement, avec intelligence et avec cœur, l’engagement des Aînées pour le climat est un magnifique exemple, dont le rayonnement dépasse largement nos frontières nationales. Après que la Suisse leur a montré une froide indifférence, le film, avec leur histoire et le récit de la genèse de leur succès à Strasbourg, partira en tournée européenne dès l’automne 2026 sous son titre international BEAT THE HEAT.

Histoire à suivre, long live civil society !

[1] La Constitution fédérale dispose à son article 2 (« But ») : « La Suisse s’engage en faveur de la conservation durable des ressources naturelles », et à son article 74 (« Protection de l’environnement ») : « La Confédération légifère sur la protection de l’être humain et de son environnement naturel contre les atteintes nuisibles ou incommodantes. »

[2] L’arrêt repose sur l’interprétation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), qui protège le droit au respect de la vie privée et familiale. Lorsque la CEDH a été élaborée et signée en 1950, ni le changement climatique ni les risques environnementaux ne faisaient partie du débat sur les droits fondamentaux.

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